Nelson Mandela, ce que l’on sait moins…

Si vous ne vous souvenez pas d’où vous étiez le 11 septembre 2001, le 12 juillet 98 ou à la libération de Nelson Mandela, vous étiez sur une autre planète…Ou pas encore né ! Je publie après cette courte introduction, les extraits d’un article passionnant qui nous rappelle quel homme influent fut Nelson Mandela. Hissé au rang des Gandhi, Luther King et quelques autres grands influenceurs du XXe siècle, il est aussi un exemple de ce que l’obstination peut produire de prodigieux. On le sait peu, mais en quelque sorte, Nelson Mandela a traversé sa vie en sachant intimement qu’il était déjà Président de l’Afrique du sud réunie, démocratique et libre qui semblait inatteignable à tous ses contemporains. Ancré dans sa certitude, il a dirigé ses pensées, ses émotions et donc ses actes dans le sens d’un destin qui dépassait sa propre personne.

00 Mandela1

Publié le 10 décembre sur le site du nouvel obs. Par Béatrice Toulon

« Avec Nelson Mandela, on a quitté l’histoire pour le sacré. De son vivant déjà, le père de la nation sud-africaine avait été élevé au rang de demi-dieu, de saint, de prophète. Depuis sa mort, certains ont bien tenté de faire son bilan historique. Comme les héros mythiques de l’Antiquité, il n’a pas fini d’inspirer la littérature, le cinéma, la chanson. Comme les saints chrétiens, les foules iront le prier. Il est Mandela le très haut et « Madiba », celui qu’on garde dans son cœur. À part Gandhi, je ne vois pas d’autre humain jouissant d’un tel statut dans le monde entier.

00 Mandela2

Le « miracle Mandela »

Jésus ressuscitait les morts, Bouddha lisait dans les pensées. Mandela a permis la réconciliation des Sud-Africains dans une même nation « arc en ciel », démocratique et pacifiée. C’était tout simplement impensable. Mandela l’a fait.

Des décennies d’oppression, de violence, de mépris, d’abus inouïs avaient transformé la société noire en réacteur de centrale nucléaire. En face, la petite société blanche, éperdue de peur, pouvait filer par le premier avion avec le magot amassé à la sueur des Noirs et ajouter le chaos économique au chaos social. Les massacres commis par les bandes de miliciens zoulous donnaient une petite idée de ce qui s’annonçait.

Et pourtant… À sa sortie de prison en 1990, après 27 ans d’incarcération, Mandela a négocié avec le pouvoir blanc, avec ses alliés, avec tous les mouvements pour rassembler tous les Sud-Africains autour d’un projet de république démocratique, toutes races confondues.

Un ethos qui transporte les montagnes

Mandela avait une confiance en lui et en son leadership  en partie nourrie par son éducation de prince (de la tribu xhosa).

Jeune, il énervait ses copains de l’ANC en disant qu’il serait le premier président de La République libre d’Afrique du Sud. Mais Mandela avait aussi lu Aristote, le maître de la rhétorique. Il savait que la confiance en soi ne suffit pas pour fabriquer l’ethos qui transporte les montagnes. Il devait gagner et garder la confiance de ses soutiens (l’ANC) et l’affection du peuple (le pathos) pour être suivi.

Son projet politique a évolué, pas son attitude. Quand sa vision est devenue celle d’une Afrique du Sud multiraciale et pacifique, elle est également devenue celle de tout le monde. Avoir convaincu ses ennemis qui n’avaient plus trop le choix est une chose. Mais avoir convaincu ses amis et le peuple noir de surmonter sa soif de vengeance, seul un ethos de cet acabit pouvait y prétendre.

Le sens des images

Ses sourires, ses chemises, son petit pas de danse le jour de son intronisation comme premier président noir en mai 1994… pas de doute, Mandela avait le sens de la communication. Un maître en images.

Le summum fut atteint le jour de la Coupe du monde de rugby (1995). On y voit Mandela débarquer dans le stade de Johannesburg, revêtu de la tenue verte des « Springboks », symbole jusqu’alors des Afrikaners, de l’Apartheid. En s’en revêtant, il en faisait le symbole de l’Afrique du Sud réconciliée. Et la victoire fut fêtée jusque dans Soweto.

00 Mandela3

Un maître du discours

Si Mandela partage une chose avec Martin Luther King, ce n’est pas la non-violence. Longtemps chef de la branche armée de l’ANC, Mandela mis du temps à s’y convertir. Ce que les deux hommes partageaient, c’est l’art du discours. L’un comme l’autre savaient trouver les mots qui frappent, touchent au cœur et dessinent un avenir où l’on a envie d’aller.

Mais si l’Américain puisait son inspiration dans la « Bible », l’Africain préférait Shakespeare (« Jules César ») le prince du discours et de la manipulation par le verbe.

Déjà dans son premier grand discours, lors de son procès en 1964, dans un climat de haine raciale, il avait stupéfait l’assistance en lançant :
« Je me suis battu contre la domination blanche. Je me suis battu contre la domination noire. » L’égalité était posée.

Dans ses deux grands discours (lors de sa libération en 1990 et lors de son intronisation présidentielle en 1995), il développe ses grands arguments auxquels il se tiendra toujours.

Il tend la main aux Blancs en affirmant qu’il n’y a pas des victimes et des coupables, seulement des victimes, victimes de l’oppression (les Noirs), victimes de leur idéologie (les Blancs) :

« Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu’un de sa liberté, l’opprimé et l’oppresseur sont tous le deux dépossédés de leur humanité. »

Gonflé mais nécessaire. Aux Noirs, il reconnaît la légitimité de la lutte de ceux qui l’ont soutenu en commençant ses discours par le « Amandla! Amandla! I-Afrika mayibuye » (Pouvoir, pouvoir, l’Afrique est à nous), de ses partisans durant ses années de prison. Non, il ne renie pas son peuple qui l’a soutenu.

Il prône aussi le pragmatisme : « Pour faire la paix avec un ennemi, il faut travailler avec cet ennemi et cet ennemi devient votre associé. » Et affiche son fameux optimisme : « Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse. »

SetWidth638-socgmandelasy576Une patience… d’ange

Morgan Freeman a qualifié Mandela de « Saint ». C’est peu dire qu’il ne l’était pas dans sa jeunesse.  Vaniteux, narcissique, emporté, Don Juan… les commentaires n’étaient pas toujours flatteurs. La vie et surtout la vie en prison (27 ans) s’est chargée de le transformer. Elle lui a appris la patience, l’opiniâtreté, vertu majeure des leaders. « Tout ce qui ne tue pas rend plus fort », a écrit Nietzsche.

Soumis à l’arbitraire, à la haine raciale et à la bêtise, Mandela y a appris l’art de négocier, de persuader, d’influencer. La stratégie du « gentil brontosaure », celui qui ne s’énerve jamais, qui ne s’oppose jamais, mas obtient in fine ce qu’il veut. « J’ai pu imposer ma dignité aux geôliers racistes de Robben island, a-t-il confié à son entourage à sa sortie, je le pourrai à l’extérieur. »

Une capacité à se faire aimer

Madiba, Tata… Mandela a pris soin avec le temps de cultiver la simplicité, le lien direct avec le peuple.

Il aimait serrer les mains, caresser les épaules. Il savait maîtriser ses émotions dans les négociations et face aux humiliations, mais il savait aussi que ce pathos étudié dans les livres était indispensable pour rendre possible son projet politique.

Le jeune homme arrogant et sûr de lui avait fini par faire de sa gentillesse une part authentique de sa personnalité. Les hommes politiques noirs l’ont suivi parce que les gens du peuple avaient Mabida dans leur cœur.

00 nelson-mandela

La stratégie de la vache sacrée

Élu président de la République en 1995, Mandela prendra soin de ne jamais gouverner. Il confiera les affaires à ses deux vice-présidents, le Noir Mbeki, le Blanc De Klerk et la commission de réconciliation à monseigneur Tutu. Lui, il symbolisera la réconciliation, de cérémonies, en voyages, en discours. Et c’est très bien comme cela.

Il devait préserver son image, intimement et définitivement confondue avec celle d’une Afrique du sud réconciliée pacifiée et optimiste. On lui reprochera de n’avoir pas aboli la ségrégation économique et d’avoir laissé se développer la violence délinquante. Mais, à voix basse, car on ne touche pas aux vaches sacrées. Et l’optimisme, son optimisme, demeure.

La dernière grande qualité de Mandela, si l’on peut dire, ce sont les circonstances exceptionnelles, tragiquement exceptionnelles, qui ont permis l’épanouissement de son génie. Un génie humain qu’il a expliqué lui-même, peu avant sa mort :

« Je n’étais pas un messie, mais un homme ordinaire qui était devenu un leader en raison de circonstances extraordinaires. »